CHAPITRE I

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LES PROBLÈMES DE L'ÉVALUATION DES COÛTS


RÉSUMÉ

La notion de coût d'un bien (ou d'un service) évoque la description des dépenses qui s'expliqueraient par l'existence de ce bien.

Une telle description doit surmonter des difficultés qui ont pour origine:

On appelle coût de revient d'un bien une donnée comptable qui a pour fonction de représenter la totalité des dépenses qu'a entraînées son élaboration.

Mais en raison de l'impossibilité où l'on se trouve de résoudre de manière unique les problèmes ci-dessus, il existe une infinité de coûts de revient possibles pour un même bien ou un même service.


I - EXISTENCE ET USAGE DES COÛTS

Une donnée première de l'expérience économique est celle du prix d'achat des biens. Pour les objets que l'on peut acquérir dans le commerce, figure en effet dans leur définition pratique une évaluation monétaire, qui suffit parfois à les caractériser (un pain à 6 F, 100 F d'essence, etc.). Autrement dit, à la question : de combien faut-il se priver pour entrer en possession d'un tel objet, le prix apporte une réponse précise. Aussi est-il naturel de considérer un tel attribut comme faisant partie de la substance du bien au moment de son acquisition. Au prix d'achat proprement dit, on peut ajouter d'autres dépenses liées à l'acquisition (transport, par exemple) et l'on donne généralement à l'ensemble de ces dépenses le nom de coût. Il arrive parfois que l'on hésite, comme par exemple la ménagère quis'est rendue au marché en autobus pour acheter des pommes et des oranges et qui s'interroge sur le coût de chacun de ces fruits, compte tenu du prix du ticket d'autobus ;mais on considère généralement que, s'il s'agit là d'une utilisation un peu délicate de la notion de coût, le calcul peut s'accommoder d'approximations suffisantes pour les besoins de l'action (on verra d'ailleurs que les lois et règlements peuvent imposer de tels calculs).

Le sens commun n'est pas seul à souscrire à l'idée de l'existence du coût d'un bien.

L'évaluation des coûts est un problème supposé résolu dans les applications du calcul économique. Cette dernière discipline a pour but de rechercher la meilleure combinaison de moyens (travail, biens matériels) propre à atteindre un objectif, par exemple un profit maximum, et pour cela faire usage de relations entre des quantités et des coûts.

Un exemple élémentaire est fourni par la recherche du meilleur niveau de production q que l'on doit adopter pour un bien unique,dont le prix du marché est p, sachant que les dépenses correspondantes s'expriment sous la forme : D = D(q).

On sait que le profit maximum est obtenu pour la valeur de q telle que le coût marginal soit égal au prix, sous réserve de la convexité de la fonction de dépense, soit :


                                    2
  dD				   d D 
  __   = p      à condition que    ____   > 0
                                      2
  dq                                dq


Cet énoncé suppose notamment que l'on connaît D, coût de la quantité q.

L'existence et la connaissance de coûts sont également une hypothèse constante lorsque le calcul économique fait usage des moyens mathématiques de la recherche opérationnelle.

On présente ainsi la programmation linéaire comme un moyen de définir le meilleur emploi de facteurs de production, mais il faut pour cela connaître le coût unitaire de chacun de ces facteurs,et admettre que le coût total est une fonction linéaire des quantités.

De même, des théories enseignent que l'optimum de gestion d'un stock résulte d'un compromis entre des coûts de lancement de commandes, des coûts de stockage, et des coûts de rupture de stock, et que la politique optimale d'entretien et de renouvellement d'un matériel résulte d'un compromis entre des coûts d'achat, des coûts d'entretien et des coûts de défaillance et d'infériorité de service.

L'utilisation pratique de ces moyens de raisonnement supposeà l'évidence que l'on attribue à ces différents coûts des valeurs objectives.

II - DIFFICULTÉS DE L'ÉVALUATION DES COÛTS

Si une production entraîne l'acquisition de quantités de bien qi de prix unitaires pi, et si ces quantités sont instantanément payées, le coût paraît se limiter au total : SIGMA pi.qi.

Une difficulté apparaît d'emblée : comment être sûr que l'on a pris en compte toutes les natures de dépenses en cause ? En dehors des produits et des services achetés, d'autres éléments pourraient intervenir. Les problèmes dits d'environnement, par exemple, ont donné un relief particulier à cette question : les fumées et les eaux résiduelles seront-elles comptées dans la liste des facteurs de coût d'une production industrielle?

Mais à supposer même que l'on s'accorde sur une liste de biens et de services tous négociables, l'univers économique comporte encore trois aspects qui viennent singulièrement compliquer le problème de l'évaluation des pi et des qi : l'existence du crédit, l'existence de consommations internes aux entreprises, et l'existence de biens durables.

1) Le crédit

Dans une économie de troc, acquisition et paiement sont simultanés. Dans l'économie réelle, il existe une variété demodes de paiement, d'avance, au comptant, ou différés, et dans chaque cas, les dates et le montant total des versements sont différents. Le problème se pose alors du prix associé à une acquisition, compte tenu du fait que l'on ne peut pas ajouter purement et simplement des sommes disponibles à des dates différentes.

De plus, les entreprises font appel au crédit, sous de multiples formes et à échéances variables, depuis le découvertbancaire de quelques jours jusqu'à l'emprunt remboursable en dix ans.Ainsi, la décision d'acquérir un bien pourra être assortie d'une demande de crédit auprèsd'une banque ou au près du public, et au problème des modalités de paiement du bien viendra alors s'ajouter celui du remboursement de la dette.

Les différences de dépenses monétaires, pourl'acquisition d'un même bien, peuvent être importantes. Ainsi, pour une machine de prix 100 payable dans un délai de 3 mois, le fabricant pourra consentir une remise de 5 % pour paiement comptant, et un organisme de crédit pourra demander 20 % d'intérêt pour un an. Le versement sera de 95 dans le premier cas, de 120 dans le second.

Quel sort convient-il de réserver à ces différents flux monétaires dans l'évaluation des coûts ? Tel est le problème posé par l'existence du crédit dans la vie économique.

2) Les consommations internes

Considérons une cellule d'une entreprise, par exemple un atelier. La production de cet atelier suppose la mise en oeuvre de moyens, dont une partie sera acquise à l'extérieur de l'entreprise. Mais une autre partie proviendra de l'intérieur: des fournitures et des matières premières seront élaborées par d'autres ateliers ou prélevées dans des stocks, des transports seront demandés au gestionnaire des camions, des tâches administratives seront assurées par la direction générale, etc.

Bien entendu, en remontant les filières des prestationsde services à services, on aboutirait en dernière analyse aux dépenses extérieures à l'entreprise les achats et les salaires. Mais, en pratique, l'évaluation du coût est le plus souvent réalisée en considérant fictivement l'atelier comme une entreprise autonome, qui achèterait ce dont elle a besoin aux autres services. La question se ramène alors à la détermination des prix (appelés prix d'ordre ou prix de cession interne) utilisés pour valoriser ces mouvements de biens et de services.

3) Les biens durables

Parmi les facteurs utilisés pour mettre en oeuvre un projet quelconque figurent des consommations immédiates, mais aussi des biens qui préexistaient au projet, et qui lui survivront, comme des bâtiments et des machines. Le problème se pose alors de savoir comment tenir compte de l'usage de ces moyens dans l'évaluation des coûts.

III - LES COÛTS DE REVIENT

Il est des cas où les trois problèmes précédents doivent impérativement recevoir une solution bien déterminée; l'évaluation du coût des biens est en effet exigée par la loi, directement ou indirectement, notamment en matière de patrimoines et en matière de justes prix.

En ce qui concerne le patrimoine, on est souvent amené à évaluer un ensemble de biens, en particulier dans les entreprises industrielles et commerciales, pour calculer les bénéfices et les impôts annuels. Or, parmi les biens qui entrent dans le calcul, il en est qui ont été fabriqués ou modifiés par l'entreprise, et qui n'ont pas encore été vendus ; il faut bien leur attribuer une valeur, et l'on ne peut pas toujours se servir d'un prix. Le cas du partage successoral est une autre circonstance où l'évaluation du patrimoine s'impose, et où le coût peut servir de référence en l'absence de prix du marché.

En ce qui concerne les problèmes de prix, la loi francaise stipule par exemple qu'il est interdit, sauf exception, de vendre à perte, car c'est considéré comme un procédé de concurrence déloyale. Pour savoir si une telle infraction a été commise, il faut bien disposer d'une valeur qui serve de référence.

Ces nécessités légales trouvent leur réponse dans la comptabilité, ensemble de règles de classement et d'imputation des entrées et des sorties de biens et d'argent, dont la définition peut provenir de lois de l'État, de règlements ou seulement de coutumes généralement admises. Ces règles conduisent à définir pour chaque bien un coût de revient, qui sert d'un point de vue légal d'évaluation de son coût (dans la suite, nous réserverons l'appellation de "coû de revient" ou de "coût comptable" au résultat d'un tel calcul, le mot "coût" gardant une portée générale).

Le caractère plus ou moins légal de telles évaluations ne leur retire pas leur caractère discutable pour d'autres usages que celui pour lequel elles ont été faites. On verra dans les pages qui suivent que l'on peut proposer une infinité de coûts de revient différents pour un même bien, aucun d'entre eux, le cas échéant, ne constituant une réponse satisfaisante à la question particulière à laquelle on veut répondre.

Néanmoins, une partie du présent exposé s'appuieras ur l'analyse de quelques mécanismes comptables, et cela pour les raisons suivantes :

Aussi les trois chapitres qui suivent traiteront-ils des règles comptables fondamentales, règles dont l'application pratique est enseignée à l'École des mines en troisième année. Le chapitre V traite du coût des biens durables, en relation avec les approches proposées par le calcul économique. Les chapitres VI et VII portent sur la définition générale des coûts et ses principales applications. Enfin les chapitres VIII et IX esquissent une théorie générale de la gestion des organisations.

Les concepts importants ou spécifiques à cet enseignement sont regroupés dans un glossaire à la fin du présent volume, où il est indiqué la ou les pages où ils sont définis avec précision.